mercredi, janvier 20, 2010

Ça tombe comme à Gravelotte


Ainsi souligne-t-on, avec un brin d’ironie, un événement impromptu et d’une ampleur excessive. Mais au fond, qu’est-ce qui tombe ?


Aujourd’hui, fort heureusement, on utilise l’expression dans des contextes anodins. Le plus souvent, il s’agit de conditions atmosphériques, essentiellement la pluie ou la grêle. En principe, la neige ne tombe pas comme à Gravelotte : même si l’expression invite à sourire, nous gardons vaguement conscience d’un événement brutal. Le début du mot semble même nous rappeler qu’il s’agit de quelque chose de grave.

Pourquoi cette spécialisation du mot dans la pluie drue et violente ? La rime avec la « flotte » y entre sans doute pour beaucoup. L’association en tout cas est très fréquente dans les exemples que je relève sur Internet : « Il tombera de la flotte. Comme à Gravelotte » ; « Quand ça flotte, nos parents disent : « ça tombe comme à Gravelotte ! » ; « On a vu de la flotte, beaucoup de flotte, des tombereaux de flotte, ça tombe comme à Gravelotte »... Curiosité météorologique sans doute, l’expression se retrouve douze fois dans la presse française ces six derniers mois, dont six fois dans La Voix du Nord.

Pourtant, nous relevons quelques utilisations plus pittoresques : les barres d’immeubles HLM que l’on détruit en série ; les baies de sureau lors d’un été bien mûr ; les billets de cinq cents euros blanchis sans discrétion ; les louanges ou les critiques, les invectives, les courriels publicitaires, les dépêches dans une salle de rédaction... Il semble être tombé bien des choses à Gravelotte.

Il est temps de passer à l’Histoire... et à la géographie. Gravelotte est un petit village sur le plateau du même nom, à proximité de Metz. C’est sur ce plateau, à Rezonville et à Saint-Privat, qu’ont eu lieu les batailles les plus meurtrières de la guerre de 1870, les 16 et 18 août. La première fit en un jour près de 12.000 victimes du côté français, et 19.000 du côté prussien. Contrairement aux apparences, les pertes étaient plus lourdes pour les Français, qui comptent plus de morts et de disparus pour une armée moins importante. La bataille fut capitale, mais pas décisive, puisque, quinze jours plus tard, un autre affrontement, à Sedan, fut aussi meurtrier. Il nous a d’ailleurs valu deux autres allusions historiques. « Oh ! les braves gens ! » se serait écrié le roi Guillaume Ier de Prusse, le 1er septembre, après la charge suicidaire du général Galliffet. Le lendemain, à Bazeilles, les Français « tiraient leurs dernières cartouches ».

On peut regretter que les guerres soient aussi riches en allusions historiques. La mémoire collective retient plus facilement les drames que les événements heureux. Mais c’est aussi la force de la langue de les intégrer dans des contextes dédramatisés, et de maintenir le souvenir en évitant qu’il soit trop pénible. Les batailles de Rezonville et de Saint-Privat sont sorties de notre mémoire. Les sonorités de Gravelotte, avec son suffixe diminutif (que l’on retrouve dans tremblote, vivote, parlote...) et son jeu de mots sur graveleux, ont adouci le contexte originel. La meilleure preuve, c’est que nous ne parlons pas de la bataille de Gravelotte : c’est en Allemagne, où les pertes ont été aussi lourdes, que la bataille de Saint-Privat s’appelle Schlacht bei Gravelotte.

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