samedi, janvier 13, 2007

Procès « Tanguy » : ressembler n'est pas copier

Le tribunal de grande instance de Paris s'est penché sur l'existence d'un scénario écrit avant celui de Tanguy sur le même thème.
Archambault/Le Figaro.

Alors que Bernard Werber, l'auteur des « Fourmis », est attaqué pour contrefaçon, le film d'Étienne Chatiliez a échappé cet été à une condamnation.

TANGUY, l'une des créations cultes d'Étienne Chatiliez, a failli coûter cher cet été au réalisateur. Le tribunal de grande instance de Paris s'est en effet penché sur l'existence d'un scénario écrit avant celui de Tanguy sur le même thème : la guérilla domestique menée par des parents pour que leurs enfants débarrassent enfin le plancher du logement familial.

Les premiers scénaristes s'étaient vu refuser leur scénario à deux reprises par le producteur de Tanguy. La première fois parce que l'idée ne l'intéressait pas, la deuxième, un an plus tard, parce que Étienne Chatiliez travaillait justement sur le même sujet.

En novembre 2001, Tanguy sort enfin et rencontre immédiatement un succès phénoménal avec 4,3 millions d'entrées. Les deux scénaristes éconduits, persuadés d'avoir été sauvagement plagiés, ont saisi les tribunaux. Et les magistrats ont tranché l'affaire d'une bien étrange façon.

Ressemblances troublantes

Ils ont évidemment rappelé qu'une idée ne pouvait être protégée puisqu'il est toujours possible qu'à l'autre bout du monde quelqu'un ait déjà traité le même thème. Mais une fois cela posé, ils se sont lancés dans la description d'une très longue liste de ressemblances troublantes entre les deux histoires. Le contexte socio-culturel et le décor sont jugés proches. Les intrigues sont elles-mêmes similaires puisqu'un père et une mère tentent par les moyens les plus mesquins de pousser leurs enfants hors du domicile familial. Et si les parents pleurent de rage le jour où Tanguy reporte son départ pour la Chine, ceux de Stéphane ne se sentent guère mieux lorsque leur fils décide finalement de ne pas louer un appartement avec son amie pour rester à la maison. Les deux histoires se terminent qui plus est par d'émouvantes retrouvailles. Pour finir, les personnages principaux présentent eux aussi bien des similitudes.

On s'attend donc à une condamnation sévère. Loin s'en faut. Pour les magistrats, il ne peut pas y avoir contrefaçon puisque dans le premier scénario les parents fuguent et sont recherchés par la police à la demande de leurs enfants, alors que Tanguy, jeté dehors par son père, attaque ses parents en justice avant d'aller vivre en Chine.

Insécurité et souplesse

Par ailleurs, les juges ont estimé que les « intentions » des deux films étaient différentes. Dans Tanguy, les parents sont décrits par les magistrats comme « angoissés » face à l'incapacité de leur fils à vivre seul alors que dans le scénario Recherche parents désespérément, ils souhaitent seulement « renouer avec leur jeunesse et retrouver une vie de couple libérée des tracas inhérents à la gestion d'une famille ». La différence est ténue mais elle suffit pour éviter une condamnation pour plagiat.

Les deux scénaristes ne sont pourtant pas repartis bredouilles. La maison de production de Tanguy a été lourdement condamnée pour avoir transmis leur script à Étienne Chatiliez alors que celui-ci travaillait encore sur son film. Le producteur, qui a, selon les juges, trahi un devoir de confidentialité au cours d'une période précontractuelle, a dû verser aux trois demandeurs un total de 150 000 euros.

Laurent Chouchan, le coscénariste de Tanguy, n'en revient toujours pas : « Je n'ai jamais lu ce scénario, et il y a forcément des analogies puisque l'idée de départ est la même. C'est mécanique. » Pour Jacques-Georges Bitoun, avocat des plaignants, cette décision un peu paradoxale n'est pas étonnante puisqu'en la matière « tout repose sur la sensibilité de magistrats qui doivent, selon les termes de la loi, juger de l'originalité et la nouveauté de l'oeuvre attaquée ».

Christophe Caron, professeur à Paris-XII et avocat chez Carbonnier, Lamaze, Rasle, va dans le même sens en expliquant qu'il n'est « pas possible d'encadrer dans une règle de droit très stricte une infinité de situations. Ceci crée une très forte insécurité juridique mais aussi une certaine souplesse dans le traitement de ce type d'affaires ». Autrement dit, la vie d'un film et la réputation d'auteurs de talent peuvent à tout moment être mises à mal, sur un simple coup de dés. [ANNE SALOMON]