jeudi, décembre 07, 2006

Le baillement est-il contagieux?

Il est certain que cette chronique va faire bâiller des lecteurs. Non parce qu'ils vont s'ennuyer (j'espère bien que non) mais parce qu'il suffit d'évoquer le phénomène pour qu'il survienne chez de nombreuses personnes. Le bâillement est un réflexe. À ce titre, s'il est modulable, il est irrépressible. Il est quasiment impossible de s'empêcher de bâiller. Ce n'est que très récemment que la science a pu apporter ses lumières sur l'origine, la signification et l'utilité du bâillement.

Tous les vertébrés, mammi­fères, poissons et oiseaux bâillent (même s'il semble qu'on n'ait ­jamais vu de girafe le faire) et les bébés y sont soumis alors qu'ils sont encore dans le ventre de leur mère. Deux faits qui indiquent que le bâillement est apparu très tôt dans l'évolution. C'est donc un ­réflexe très, très ancien. On a longtemps cru qu'il servait à donner un « coup d'oxygénation » au cerveau. On sait maintenant qu'il n'en est rien.

Un bâillement dure de cinq à dix secondes et comporte trois phases : une longue inspiration, une pause et une expiration rapide. Musculairement, il entraîne une contraction massive du dia­phragme, le plus grand muscle de l'homme, et des muscles thoraciques, provoquant une forte inspiration par la bouche et le nez. La bouche est, elle, ouverte à l'extrême avec une contraction simultanée des muscles assurant son ouverture mais aussi sa fermeture (d'où des luxations de la mâchoire).

Le larynx est lui aussi concerné et s'ouvre largement car le bâillement mobilise les muscles du cou et de la face. Les trompes d'Eustache, qui relient l'oreille ­interne aux voies respiratoires, s'ouvrent brièvement. Une larme peut perler au coin de l'oeil, une goutte de salive apparaître sur la lèvre. Il est souvent, mais pas obligatoirement, associé à des étirements (on parle alors de pandiculation.) Des muscles se tendent et se détendent, des neurotransmetteurs, dont la dopamine, sont ­secrétés... La fin du bâillement apporte une sensation de détente et de bien-être. Mais ce n'est pas sa seule ­finalité.

Toutes les recherches menées montrent que le bâillement est en fait un signal envoyé par le corps pour avertir d'un possible changement d'état de vigilance. On bâille quand on a faim ou que l'on est rassasié, que l'on a sommeil ou que l'on se réveille. Le bâillement accompagne les rythmes du corps et avertit de l'imminence du passage à une autre phase. Tout comme le frisson, qui dit « houla, il faut s'occuper de notre tempéra­ture corporelle », le bâillement dit « il est temps de manger », ou « il est temps de dormir », ou « si ça continue, je vais somnoler ».

Des études ont montré que le phénomène du bâillement contagieux était bien réel. Mais pas pour tout le monde. Ainsi, si on projette un film où se succèdent des bâillements, seule la moitié des spectateurs va bâiller en moins de cinq minutes. Certaines personnes sont si sensibles qu'il leur suffit d'y penser pour qu'il survienne. Il n'est en outre pas nécessaire de voir un bâillement pour être « atteint », les aveugles sont là pour le prouver à ceux qui en douteraient.

D'autres études, menées en 2003, ont fourni une explication à ce phénomène. Une personne est d'autant plus sensible à la contagion du bâillement qu'elle est ­ca­pable d'empathie, c'est-à-dire la ­capacité de ressentir les émotions que sentent les autres. Cette capa­cité est basée sur la perception ­fine de l'expression faciale des sentiments par des mécanismes cognitifs complexes et non conscients. Ce qui peut servir soit à partager les émotions, soit à s'en méfier, soit, dans un groupe, à mettre les états de vigilance de tous les individus en phase. Le bâillement peut être parfois un outil diagnostic et révéler des pathologies neuronales. Les bâillements répétés sont ainsi, pour de nombreux migraineux, prémonitoires du début ou de la fin de leur crise. Inversement, les bâillements disparaissent quasiment au cours de la maladie de Parkinson. Un traitement antiparkinsonien les fait revenir. Jamais ils n'ont été aussi bienvenus.

In: Le Figaro, le 06 décembre 2006