vendredi, mars 04, 2005

Un journaliste du Monde évalue les rotariens du Loiret

Plongée dans un club du Loiret pour les 100 ans du Rotary

ARTICLE DU MONDE PARU DANS L'EDITION DU 24.02.05, page 12

L'organisation, née en 1905, à Chicago, est une efficace machine à lever des fonds pour des oeuvres caritatives. Elle revendique 1,2 million d'adhérents dans le monde, dont 34 000 en France. Il faut payer 700 euros pour rejoindre les 24 membres, dont deux femmes, du club de Saint-Benoît-sur-Loire

C'est un cri du coeur. « Ça suffit ! Nous ne sommes pas des notables, nous avons des jeunes et des femmes ! » Les rotariens sont sur leur garde en cette année du centenaire. Voici une confrérie un peu occulte, réservée aux mâles fortunés, où la bourgeoisie viendrait pratiquer ses bonnes oeuvres, suscitant parfois une ironie facile. « Je peux dire où va le Rotary, il va déjeuner... », disait l'homme de théâtre Bernard Shaw. « Nous sommes assimilés à une franc-maçonnerie qui ne veut pas dire son nom, c'est scandaleux ! », tempête cet autre rotarien.

Chaque lundi à 19 h 30, l'hôtel Le Dauphin, à Saint-Denis-de-l'Hôtel (Loiret), accueille le rotary de Saint-Benoît. Non pas pour des ébats culinaires. La vingtaine de membres du club y « réunionne » autour de son président, armé de sa clochette. Au menu du jour, l'organisation de la « marche du centenaire », un marathon qui se déroulera dans les rues d'Orléans le 28 février, dont les bénéfices seront reversés à une association d'aide aux handicapés.

« On se rencontre ici dans un contexte libéré, où l'amitié prédomine. Plus question de business ni de jeux de pouvoirs ! », lance Bernard, un chef d'entreprise local. Parmi les 24 membres du club de Saint-Benoît, tout récemment créé, des industriels, un avocat, des cadres bancaires et commerciaux, un avocat, un huissier de justice, un directeur d'hôpital... Mais surtout deux femmes, et une moyenne d'âge de 33 ans. « On devient un rotarien actif quand on a passé la quarantaine, une fois qu'on est un professionnel reconnu », admet un membre.

Le machisme rotarien peut prêter, en effet, à sourire. L'organisation, fondée en 1905 par Paul Harris, un avocat de Chicago, pour promouvoir l'entraide entre les professions et tenter de moraliser une Amérique sortant de la grande dépression de 1896 et livrée à la jungle des affaires, avait toujours laissé les femmes aux portes des réunions. Il a fallu la promulgation d'une loi fédérale aux Etats-Unis pour imposer la présence féminine dans les années... 1980, et modifier les statuts de la vénérable institution. « Cela devenait ridicule ! », avoue un membre.

Durant les années 1990, le mouvement a paru s'essouffler. Il est descendu sous la barre des 1,2 million d'adhérents à travers la planète. Le phénomène sociétal de repli sur soi dans les pays riches a joué, ici comme ailleurs. Les dirigeants annoncent aujourd'hui une progression des effectifs de l'ordre de 2 % à 3 % par an en France (34 000 membres). L'allègement des critères de sélection - on y entre par cooptation - a permis, depuis quinze ans, affirment les responsables français, l'arrivée de nouvelles couches de la société : artisans, commerçants, enseignants, journalistes (et pas seulement des patrons de presse), cadres moyens, techniciens, petits patrons, fonctionnaires, etc.

« Après la seconde guerre mondiale, les clubs ont continué à être très élitistes. A présent, les adhérents sont des gens d'action. Mais nous avons gardé cette image de notables », souligne Alain Marulier, directeur du Rotarien , la revue du mouvement.

Le Rotary offre une hiérarchie originale. Chacun des dix-huit districts qui couvrent le territoire français est dirigé par un « gouverneur » élu, une charge au parfum d'ancien régime. « Mais le roi est nu », sourit Roger Maire, gouverneur d'une région regroupant une cinquantaine de clubs du centre-ouest de la France. Cette charge, de même que celle de président de club, ne dure qu'un an, pour éviter les appétits de pouvoir. La roue dentée, quasi maçonnique, que chaque membre doit porter à la boutonnière symbolise la marche en avant de la société dans un esprit d'entraide. Le prosélytisme religieux ou politique est interdit. Ce qui n'empêche pas Jean-Pierre Raffarin ou Nicolas Sarkozy de conserver leurs titres de membres d'honneur. « La base d'un club, c'est l'amitié. Notre mission est d'aider là où on peut, là où il y a des fragilités » , rappelle un membre. « Je suis rotarien parce que j'ai bien réussi et qu'il faut que je rende à la société. Ma récompense, c'est le sourire de l'enfant. C'est un peu boy-scout ! », confesse un ancien chef d'entreprise.

La sélection s'opère pourtant par le portefeuille. Au club de Saint-Benoît, la cotisation annuelle se monte à 700 euros. Elle varie en France de 400 à 1 000 euros par an, somme minimale pour prétendre entrer dans un club prestigieux comme celui de Paris, créé en 1921. Chaque membre reverse 33 dollars par an à l'organisation mère. Mais surtout le Rotary International constitue une formidable machine à lever des fonds, grâce à son réseau de relations avec les entreprises. Certes, des gouvernements font des dons à l'organisation, mais le travail de fourmi réalisé par les adhérents pour recruter des sponsors génère un trésor de guerre qui permet au Rotary, par le biais de sa Fondation internationale, de financer un certain nombre de programmes éducatifs et humanitaires. Ceux-ci se montent à 150 millions de dollars par an, et les fonds propres de la Fondation avoisineraient 600 millions de dollars. Depuis 1985, par exemple, le Rotary a consacré 600 millions de dollars à des programmes d'éradication de la poliomyélite dans le monde.

Militants de base du Rotary et du Lions se partagent le terrain des entreprises, dans une « concurrence saine ». « Les patrons sont très sollicités et sont très limitatifs dans leurs dons. Ils donnent en fonction de l'action, de la publicité espérée en retour. Les affaires sont dures en ce moment », explique Christophe Gemmo, président du club de Saint-Benoît. « C'est vrai, on utilise le système économique pour servir notre prochain ! », ajoute-t-il. D'où la tentation pour certains chefs d'entreprise d'entrer au Rotary pour faire du business. « Celui qui vient pour ça, cela se sent de suite, alors on l'élimine ! », répond M. Gemmo.

Régis Guyotat