vendredi, février 25, 2005

Du colloque "Les femmes et l'intelligence économique"

Il y a quelques jours, Jean-Bernard Condat nous a fait l’annonce du colloque intitulé « Les femmes de l’Intelligence Economique », organisé par l’IFIE.

http://www.ifie.net/index.php?structure=43

Son commentaire laisse penser qu’il trouvait quelque chose d’incongru à ce thème. C’était signé « Jean-Bernard (un catholique en IE) ». Si cela explique quelque chose, c’est vraiment très elliptique, pour ne pas dire subliminal.

Norbert Lebrument lui a répondu :

« Si l'intitulé était précisément " les femmes et l'IE", le sujet aurait des intérêts certains; mais il est " les femmes de l'IE" : ce qui participe de cette tendance à communiquer sur le sujet de manière théâtrale, voire télévisuelle : vous n'avez toujours pas été contacté pour le colloque qui se tiendra à Kyoto sur "Les Jean-Bernard de l'IE"?»

Pas d’autres réactions.

Je crois pour ma part qu’il est impossible de comprendre ce qui se passe en France autour du concept et du label de l’intelligence économique si l’on persiste à ne pas voir que la situation « originale » de notre pays en cette matière dérive principalement du rapport entre les femmes et l’I.E. « Les femmes », autrement dit celles que cela concerne du fait de leur métier, bien entendu.

Il y a encore des gens qui prétendent que sous le nom d’intelligence économique, entre 1992 et 1994, on a inventé une pratique. Et d’autres, qui ne tombent pas dans ce piège idiot, partagent cependant avec eux l’idée qu’il y a en France des « freins culturels » à la pénétration de l’intelligence économique dans les entreprises.

Autant dire que les uns et les autres restent persuadés que le changement à accomplir, qu’il soit de l’ordre de la rupture ou de l’évolution, concerne les métiers eux-mêmes, dans leur conception, dans leur définition et dans leur construction. D’où l’une des plus lourdes originalités françaises, qui est de produire massivement, en parallèle des formations aux métiers de l’information et de la documentation, des bataillons de missionnaires de l’intelligence économique.

A ce propos, comparez la composition de la commission consultative sur la formation à l’intelligence économique à l’origine du référentiel I.E., soit une femme sur 14 membres …

http://www.veille.com/fr/annuaire.php3?id_rubrique=36

… et la composition de l’équipe française ayant contribué à Euroréférentiel I&D « Compétences et aptitudes des professionnels européens de l'information-documentation » : deux hommes sur 16 membres.

http://www.adbs.fr/site/carrieres/eurefca2004/eurefca2004.php

Au passage, on peut aussi comparer les deux documents sous d’autres aspects, et constater que du point de vue du lobbying, de la coordination internationale, des dispositifs de formation, des réseaux professionnels, du point de vue du travail théorique, de la structuration du savoir, du dynamisme de la recherche, de sa
coordination, et enfin du point de vue pratique, celui de l’utilité et des coûts, de la conscience des enjeux et des difficultés du progrès à accomplir, les professionnels de l’information et de la documentation jouissent d’une large avance et sont en position de force.

L’originalité française ne réside pas dans le déséquilibre entre le nombre des hommes et des femmes qui travaillent dans ces métiers. Il est certes plus marqué qu’en Suède, mais moins marqué qu’au Japon. Et partout, y compris en France, il tend à s’atténuer. L’originalité française est d’avoir identifié pratique et doctrine, d’avoir conçu une filière d’endoctrinement et une destination professionnelle neuve et d’un autre genre, presque entièrement en dehors des pratiques, du savoir
et de la culture existantes. D’avoir du même coup contribué à maintenir la disparité sexuelle des métiers existants. Et si ce dispositif de formation imaginaire n’a pas vraiment contribué à renforcer le blocage hiérarchique qui est ordinairement lié à cette disparité, c’est seulement dans la mesure où le projet a échoué, ce qui est désormais notoire.

Cela ne met pas en cause l’utilité de l’intelligence économique comme doctrine qui, dans l’entreprise, fourni un bon argumentaire de promotion interne des services d’information et d’incitation à leur usage stratégique, à condition d’être entre les mains des professionnels de l’information, veilleurs et analystes. Ni comme doctrine qui, sur le marché externe, joue là-aussi un rôle de stimulation et d’orientation
qui sert le marketing des services de renseignement concurrentiel, de communication de crise, etc. De même que cela ne met nullement en cause l’utilité doctrinale de l’intelligence économique dans la perspective de ceux qui conçoivent et conduisent la politique économique et l’action des services et organismes de l’état.

Le problème est le suivant : on attribue à la forte « distance hiérarchique » qui existe dans les entreprises françaises des effets qui nuisent au développement de l’intelligence économique. Soit. Mais en même temps, on incarne le concept dans un métier fictif, inférieur en capacités opérationnelles de base, et donc imaginairement destiné à remplir une position intermédiaire dans la hiérarchie. Si cette position lui avait été reconnue, elle aurait augmenté cette distance, et fait
régressé l’usage stratégique de l’information dans les entreprises française. Il faut dire que les concepteurs de ces filières avaient pris leurs précautions. La régression était garantie. Aucune de ces nouvelles filières ne formait à l’analyse du renseignement. La position médiate ne pouvait être que parasitaire.

Il résulte de cette situation spéciale qu’il est difficile de fonder l’analyse des « freins culturels » au développement de l’intelligence économique en France sur des critères de différenciation purement nationaux, du type de ceux de Geert Hofstede.

http://www.geert-hofstede.com

L’étude intitulée « Les freins à l'intelligence économique dans la culture française », de Karine Evrard Samuel (1998) manque cet aspect crucial de la question. Le rapport « masculinité-féminité », par exemple, 95 au Japon, 5 en Suède, 43 en France, n’a pas été jugé pertinent par l’auteur, qui ne fait pas le moindre commentaire à ce sujet.

http://www.afdie.org/doc_maj/text_reference_lien11.pdf

Est-ce qu’il y a deux métiers ? Pourquoi tente-t-on, en France, de diviser un métier en deux niveaux hiérarchiques, l’un, inférieur, où les femmes sont largement plus nombreuses, et l’autre, supérieur « par destination », artificiel, parasitaire, où la disparité des sexes est inversée ?

Si l’intelligence économique est maintenue en position périphérique, marginalisée, si elle reste figée dans une inauguration perpétuelle, ce n’est pas par hostilité corporative ou par antipathie culturelle envers le concept ou la doctrine. C’est parce qu’elle s’incarne dans un métier, inventé par des universitaires qui ont énormément sous-estimé les capacités déjà existantes dans les entreprises, à la base, et non moins largement surestimé l’aptitude moyenne à les mobiliser et à en faire un usage stratégique, au sommet.

Le fait est, par exemple, que l’intelligence économique, en tant que positionnement sur le marché du travail, arbitré par l’employeur, rencontre une solide barrière au nouvel entrant. On persiste à préférer ceux qui ont acquis une culture dans les sciences et les technologies de l’information. Il en va ainsi partout dans le monde, et cela ne manifeste nulle part un frein culturel.

L'état de la culture du métier peut s'évaluer par exemple ici :

http://www.cnam.fr/instituts/INTD/ressources/memoires/memoires.html

Pas un mémoire de la dernière promotion de l’INTD ne comporte l’I.E. dans son titre. Un seul dans la promotion précédente. Il est vrai que seuls ceux qui ont obtenu au moins 12 sur 20 sont mentionnés.

Toutes les considérations qui précèdent me paraissent nécessaires, si l’on veut comprendre où nous en sommes.

Sous le titre « Québec, Royaume-Uni, Suède, France ; Cultures et pratiques comparées », Philippe Clerc s’efforce, en quelques pages, de mettre en relief ce qui fait la différence, d’un pays à l’autre. L’exercice n’est pas facile. La France est engagée dans une voie originale, on l’a vu. Parfois même aberrante. En tout cas, inexportable et intraduisible, on le sait. Bref, incomparable.

http://www.infoguerre.com/fichiers/IE_analyse_comparee.pdf

« […] la France innove en proposant une conception originale de l’intelligence économique et en se dotant d’une culture renforcée en la matière. Nous proposons dans la présente analyse d’en évaluer les caractéristiques, les forces et les faiblesses, en examinant comment d’autres pratiques s’organisent et développent une autre culture de l’intelligence économique. Nous proposons de regarder l’intelligence économique à travers les yeux des Québécois, des Britanniques et des
Espagnols [en fait, il ne sera pas question des Espagnols, mais, à la place, des Suédois] pour mieux nous percevoir. »

Cette perception me paraît au contraire très confuse. Elle nous est livrée en des termes qui défient parfois toute compréhension :

« Il ressort de ces lectures monographiques une tendance très claire, parfois encore émergente, traversant la pratique de l’intelligence économique. Il s’agit de la distinction de la fonction d’intelligence économique dans l’organisation par rapport aux fonctions plus traditionnelles de la documentation, de l’analyse économique ou du marketing : les porteurs de cette démarche, pourtant établie dès les
années 80 aux Etats-Unis, se perçoivent comme des professionnels de « l’information d’affaire » et non spécifiquement comme des professionnels de l’intelligence économique. Le réseau des Chambres de commerce et d’industrie vit clairement cette transition actuellement. »

Je crois comprendre que ceux qui ont un métier bien défini ne manifestent pas d’enthousiasme à l’idée d’être désignés «spécifiquement» comme des professionnels de l’intelligence économique. C’est semble-t-il le seul trait synthétique qu’on puisse tirer de la comparaison. Ainsi donc, c’est bien vers des questions de rénovation terminologique que les enjeux de puissance nationale ont dérivé. Et c’est en d’infimes ajustements de la novlangue que l’ambition des pionniers s’est réfugiée.

Des bataillons de missionnaires, cela ne suffira jamais, vu les circonstances. Il nous faudrait plutôt des exorcistes. C’est ce que Jean-Bernard Condat, qui connaît la force de l’Inquisition, nous suggère, et il a raison. Toutes ces femmes sont des sorcières, possédées par le démon de la documentation.

Selon Philippe Clerc, l’originalité française est triple. Elle tient d’abord, si j’ai bien compris, à la coordination politique de l’ensemble des instances porteuses du label « intelligence économique ». C’est récent.

Deuxième originalité : « la territorialisation de la politique publique d’intelligence économique ». C’est encore plus récent. La France était jusque là dans une situation hétérogène, comparable à celle de l’Italie, ou de l’Espagne.

Troisième originalité : « le développement très important de cycles d’enseignements, notamment de troisième cycle ». Oui. D’ailleurs, Philippe Clerc écrit plus loin :

« Cela dit, notre dispositif national et territorial souffre toujours de mauvaise organisation et de cécité stratégique. Par ailleurs, il existe globalement un déficit de culture de l’information, du pilotage stratégique et de la veille concurrentielle dans les PME. Contraste étonnant si l’on considère que la culture de l’intelligence économique est diffusée par une offre d’enseignement parmi les plus denses au monde: mastères, DESS, DEA, … pour des débouchés qui laissent peu d’espoir véritables. »

Il serait grand temps de décrocher, de renoncer aux vertus hallucinatoires du concept, d’en finir avec les illusions spéculatives, et de cesser de croire que la puissance s’obtient à force de mégalomanie. Les professionnels de l’information-documentation, bien intégrés dans les entreprises, considèrent à juste titre que leur pratique, leur métier et leur culture sont infiniment mieux ancrés dans
la réalité et plus solidement fondés dans la théorie que tout ce qui se réclame de l’intelligence économique.

L’originalité de la France est percevoir sa pratique selon des catégories fictives et des normes idéalistes qui lui font ignorer ou méconnaître ses capacités réelles en matière de veille, de documentation et de renseignement concurrentiels. De rêver de remplacer ce qui marche de son propre mouvement par une dynamique calibrée par des charlatans et contrôlée par des imposteurs. De vouloir combler un retard qui en la matière n’existe pas. De vouloir lever des freins culturels qui n’en sont pas.

Et d’y employer des moyens absurdes et dérisoires, qui glissent sur le réel. Heureusement.


Frédéric Lepage