mercredi, février 23, 2005

100e anniversaire du ROTARY International aujourd'hui

in: Les Echos du 23 février 2005 - Page 9 - Enquête


Ils continuent de conjuguer élitisme et altruisme



Rotary, Lions Club : le cap des cent ans

Il y a tout juste un siècle, naissait le Rotary, suivi, douze ans plus tard, par le Lions Club. Au-delà des déjeuners entre notables, ces deux clubs service affichent avec fierté leur bilan : lutte contre la poliomyélite ou contre le handicap, solidarité au quotidien... Aujourd'hui, un nouveau défi se présente à eux : attirer et fidéliser les jeunes générations.



Toute jungle a ses tribus, et ces jungles de pierre que sont nos villes modernes n'échappent pas à la règle. Telle est grosso modo la lecture que fait le sociologue Michel Maffesoli de l'apparition, il y a tout juste cent ans, du Rotary International, bientôt suivie de celle du Lions Club International. Nées dans le même coin des Etats-Unis, ces deux « tribus post-modernes » aux cris de guerre étrangement ressemblants - « Servir d'abord », clament les premiers, « Nous servons », lancent les seconds en écho - ont essaimé sur (presque) toute la surface du globe, débarquant en France en 1921 pour le Rotary et en 1948 pour le Lions. Mais que sait-on au juste de l'une et de l'autre ? Comment fonctionnent-elles ? A quoi ou en quoi servent-elles ? Qui sont leurs membres ?



Deux philanthropes au pays d'Al Capone
Criminalité, corruption, insalubrité, anonymat... C'est une ville où il ne fait pas bon vivre que découvre en 1896 Paul Harris quand il arrive à Chicago pour y commencer sa carrière d'avocat. Rien à voir avec la paisible vie des habitants de Wallingford, Vermont, où il a été élevé par son grand-père. Pour atténuer ce choc, il a l'idée de réunir à intervalles réguliers quelques amis choisis en fonction de leurs compétences professionnelles. Ils sont trois à se retrouver autour de lui en cette froide soirée du 23 février 1905 : un ingénieur des mines, un négociant en charbon et un commerçant. Ainsi est né le « Rotary » - les réunions se tenaient au départ à tour de rôle (« in rotation ») chez chacun des membres -, dont le premier titre de gloire sera d'équiper la ville de toilettes publiques... Douze ans plus tard, un autre notable de Chicago, Melvin Jones, décide d'entraîner plusieurs membres de son cercle d'affaires dans une aventure similaire : c'est le début du « Lions », acronyme pour « Liberty, Intelligence, Our Nations'Safety » (« Liberté et compréhension sont la sauvegarde de nos nations »).



Club service, mode d'emploi
Rotary et Lions sont les deux principaux représentants d'un ensemble de réseaux aux noms exotiques (Kiwanis, Soroptimist, Zonta...), désigné sous le terme générique de « clubs service ». Appellation qui fait référence aux valeurs d'amitié et d'altruisme sur lesquelles ces mouvements apolitiques et areligieux ont été fondés. Se différenciant des sectes par l'absence de gourou - l'annualité des fonctions, principe clef, s'applique à tous les niveaux -, ils se distinguent de la franc-maçonnerie par l'absence de tout impératif de discrétion. Repérables à l'insigne qu'ils sont tenus de porter à la boutonnière, rotariens et lions revendiquent d'autant plus volontiers leur appartenance qu'elle est la marque d'un certain statut social. Indépendamment du fait que la cotisation annuelle n'est pas à la portée de toutes les bourses - très variable d'un club à l'autre, elle oscille en général entre 500 et 1.000 euros, mais peut dépasser allègrement ce seuil -, n'obtient pas cet insigne qui veut. Pour entrer dans « la grande famille », le prétendant doit être introduit par un ou plusieurs parrains et coopté par les membres du club. Si sa profession n'y est pas déjà représentée et si l'enquête effectuée avant tout recrutement n'a soulevé aucun lièvre, il se verra ouvrir les portes du club au cours d'une cérémonie solennelle. Symboles de cette « intronisation » : la remise de divers attributs - pin's, fanion, annuaire des membres... -, et le passage du « vous » au « tu », de rigueur entre gens du même monde appelés à déjeuner ou à dîner ensemble une fois par semaine...



Bonne chère et bonne cause
Ces rendez-vous hebdomadaires sont au coeur de l'image accolée au Rotary et au Lions, dans lesquels beaucoup ne consentent à voir qu'une tablée de notables discutant affaires en fumant de gros cigares. Une image bien réductrice. Cent ans après sa création, le Rotary, qui s'est doté d'une fondation internationale dès 1917, peut être fier de son bilan. Parmi les « 100 actions phares » mises en avant sur son site Internet, citons la création de l'Unesco, dont la paternité revient à un groupe de rotariens britanniques, ou encore les 34.000 bourses d'études octroyées dans le cadre du programme « Bourses du Rotary », mis en place en 1947. Sans oublier l'éradication de la poliomyélite, ce colossal chantier ouvert en 1985 à l'initiative d'un club philippin et auquel participent aujourd'hui les rotariens du monde entier : un demi-milliard de dollars de dons plus tard, le pari est en passe d'être gagné...


Le mouvement de Melvin Jones, qui possède lui aussi sa fondation internationale, n'est pas en reste. Exhortés en 1925 par la femme de lettres américaine Helen Keller à devenir « les chevaliers des aveugles dans [leur] croisade contre l'obscurité », les lions ont relevé le défi : on ne compte plus les bibliothèques sonores ou les écoles de chiens-guides d'aveugles qui leur doivent leur existence. Depuis, leur combat a été élargi à tous les handicaps, comme en témoigne le partenariat avec la Fédération française handisport.


Mais, qu'il s'agisse du Lions ou du Rotary, ces actions ne représentent que la partie émergée de l'iceberg. Moins spectaculaires, l'organisation d'un vin chaud ou d'un loto pour les personnes âgées, la distribution de repas aux Restos du coeur ou la mise en place de stages en entreprise destinés à aider les jeunes à démarrer dans la vie active constituent, aux côtés des déjeuners et des conférences, le quotidien de ces « hommes de bonne volonté » que sont la plupart des membres des clubs service. La substantifique moelle du rotarianisme et du lionisme...



Frères ennemis ou cousins germains ?
On le voit : Lions et Rotary se ressemblent comme deux frères. Il existe pourtant entre eux quelques différences. D'abord, ils ne sont pas tout à fait organisés de la même façon. Certes, l'un comme l'autre se subdivisent en plusieurs centaines de « districts » régionaux, dirigés par autant de « gouverneurs ». Mais, tandis qu'au Rotary ces districts sont directement rattachés au siège d'Evanston, le Lions dispose en plus d'une structure nationale, pilotée par un président du conseil des gouverneurs. Ensuite et surtout, ils n'ont pas tout à fait la même image, le Rotary apparaissant comme plus sélect que le Lions. Un décalage dû à l'antériorité du mouvement de Paul Harris, dont les clubs ont devancé ceux de Melvin Jones dans la plupart des villes, et ont de ce fait enregistré l'adhésion des « notables les plus notables ».


Pour sa thèse consacrée au Rotary, Sandrine Gousset a réalisé entre 2001 et 2003 une enquête sociologique auprès d'une vingtaine de clubs français. Ses résultats montrent bien que le rotarien de base n'est pas monsieur Tout-le-Monde : 72 % des personnes interrogées étaient titulaires d'un 3e cycle universitaire ou diplômées d'une grande école, 46 % assujetties à l'ISF, 78 % politiquement à droite... Des chiffres à considérer avec précaution - la plupart des 140 membres ayant répondu étaient parisiens - mais qui n'en demeurent pas moins éclairants. Par comparaison, le Lions compte dans ses troupes moins de chefs d'entreprise et davantage de commerçants. Plus sélect, le Rotary est mieux introduit auprès des décideurs, comme le confirme le « Palmarès 2005 des 40 réseaux les plus influents en France », établi par Alain Marty et Philippe Dunoyer de Segonzac, coauteurs de « Clubs et réseaux d'influence » (1) : le Rotary y figure en 13e position, loin devant le Lions, 25e.


L'écart de notoriété entre les deux clubs n'est pas sans conséquence sur leurs dynamismes respectifs. « Généralement moins élevés dans la hiérarchie professionnelle, les lions sont du même coup moins maîtres de leur temps et peut-être plus sensibles à la crise économique que les rotariens. Or, qu'on soit cadre moyen ou commerçant, on ne pense à s'occuper des affaires d'autrui qu'à partir du moment où les siennes vont bien... », analyse Philippe Dunoyer de Segonzac. Résultat : le Lions Club de France, qui perd chaque année depuis cinq ans entre 1 % et 1,5 % de ses adhérents, est tombé à 32.350 membres. Le Rotary, lui, résiste mieux : ses effectifs dans l'Hexagone sont passés de 34.400 en 2000 à 34.700 en 2004, soit un saut de puce de 0,8 %.


Cette concurrence réveille-t-elle les querelles de clocher qui ont émaillé l'histoire des deux clubs ? Absolument pas, répondent leurs représentants : à les entendre, les deux familles entretiennent aujourd'hui les meilleurs rapports du monde et collaborent régulièrement au sein des interclubs qui se sont créés dans de nombreuses villes de province. Mieux : « depuis deux ans, on peut théoriquement être à la fois membre du Rotary et du Lions », indique François Leduc, secrétaire général du Comité français des clubs service internationaux. « Mais, ajoute-t-il dans un sourire, cela suppose de renoncer à dormir... »



Générosité ou opportunisme ?
Si les « rotariens-lions » ne sont pas encore légion, beaucoup de membres des clubs service appartiennent aussi à une multitude d'autres organismes, qu'il s'agisse d'associations de quartier, de clubs d'affaires ou de loges maçonniques. 62 % des rotariens interrogés par Sandrine Gousset étaient membres de 2 à 5 associations et presque un quart de 5 à 10, quand seulement 15 % des Français s'investissent dans plus d'une. Cette tendance qu'ont la plupart des rotariens à cumuler les activités associatives - et l'on peut supposer qu'il en va de même pour les lions - fait de leurs clubs « des réseaux de réseaux », pour reprendre l'expression de Jean-Pierre Grivois, responsable des cérémonies du centenaire au Rotary. Rien d'étonnant, donc, à ce que le désir d'élargir le cercle de ses relations constitue pour beaucoup une motivation importante, complémentaire du souhait de se rendre utile. Il n'empêche : ceux qui n'entrent au Rotary ou au Lions qu'à des fins opportunistes sont en général déçus, les tables de la loi du rotarianisme et du lionisme interdisant aux membres de profiter indûment de leur appartenance au mouvement. « Rares sont les rotariens qui viennent aux réunions du club avec leurs cartes de visite et leur agenda », note d'ailleurs Sandrine Gousset.


Ce malentendu potentiel, ajouté au caractère chronophage des clubs service, est à l'origine d'un nombre important de défections parmi les nouvelles recrues : un quart des nouveaux lions partent dans les cinq années suivant leur adhésion, et 20 % des nouveaux rotariens dans les trois ans. Quant à ceux qui persistent, s'ils utilisent leur carnet d'adresses, c'est avant tout pour réaliser un projet. « Le Rotary, c'est la magie du réseau. Mais ce réseau n'est magique que s'il est mis au service des autres », résume le chef d'entreprise Philippe Tellini, quarante-quatre ans, membre du Rotary Club de Boulogne-Billancourt et cofondateur de Premier Regard, un festival de courts-métrages pour les jeunes en fin d'études audiovisuelles.



Des troupes vieillissantes
Ce problème des défections précoces n'est pas le seul que rencontrent aujourd'hui les clubs service. L'un des plus préoccupants, pour le Rotary comme pour le Lions, est le vieillissement de leurs troupes : la moyenne d'âge des rotariens interrogés par Sandrine Gousset s'élevait à près de 64 ans. Certes, les têtes chenues ont plus de temps à consacrer au club que leurs cadets. Ancien journaliste et membre actif du Lions Club de La Gaude, près de Nice, Jean Lefèvre, soixante-seize ans, a occupé l'an dernier la fonction de gouverneur du district Côte d'Azur-Corse : les 35.000 kilomètres parcourus en un an pour faire la tournée des quelque 110 clubs entrant dans sa juridiction lui font dire aujourd'hui qu'aucun « actif » n'aurait pu mener cette mission à bien ! Pour autant, le Rotary et le Lions savent que leur pérennité dépendra de leur capacité à attirer les nouvelles générations, raison pour laquelle ils ont créé les Rotaract et les Leo Clubs, tous deux destinés aux moins de 30 ans.



L'avenir s'accorde au féminin
Toutefois, plus que de ces ersatz spécial jeunes, c'est vraisemblablement des femmes que viendra le salut des clubs service, car leur présence est souvent synonyme de moyenne d'âge plus basse, voire de second souffle. S'ils ont longtemps été l'apanage des messieurs - les dames étant reléguées dans les clubs Inner Wheel, côté Rotary, et Lioness, côté Lions -, il n'en va plus ainsi depuis... 1989 ! Cette année-là, la Cour suprême des Etats-Unis a obligé les clubs service à mettre fin à une disposition jugée discriminatoire, en ouvrant leurs portes à la gent féminine. Mais les esprits n'ont pas évolué au même rythme que les textes. Seize ans plus tard, on ne dénombre encore que 5 % de rotariennes en France, 10 % dans le monde et bien peu de femmes aux plus hautes fonctions.


Dans ce domaine, le Lions, qui a fermé tous les clubs de Lioness alors que quelques clubs Inner Wheel végètent encore de-ci de-là, possède sans conteste une longueur d'avance : les femmes représentent 16 % des membres en France et 18 % dans le monde. « Ces chiffres progressent très vite ; depuis deux ou trois ans, la majorité des nouveaux lions sont des femmes », se réjouit Alain Armand, président du conseil des gouverneurs français... Et tant pis pour ceux qui estiment que mixité ne fait pas bon ménage avec amitié !


YANN VERDO

(1) 4e édition à paraître fin mars aux éditions Le Cherche-Midi. Pour établir ce palmarès, réalisé en partenariat avec Top Management, 4.900 dirigeants d'entreprise ont été interrogés du 4 au 16 février.
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